Le mont Etna, bien plus qu’une carte postale!

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Mille e una notte se sont écoulées depuis mon tout premier voyage en Sicile. Quelque part à la fin des années 1990. Du côté de Pantelleria d’abord, puis à même la célèbre île volcanique de plus de 25 000 kilomètres carrés. Un trajet d’ouest en est au départ de Marsala avec plusieurs belles maisons visitées dont Marco de Bartoli, Donnafugata, Duca di Salaparuta et Tasca d’Almerita, sans oublier Carlo Hauner (et ses lumineux élixirs en appellation Malvasia delle Lipari) pour n’en nommer que quelques-unes.

C’est cependant du côté est de l’île, tout juste au pied de l’Etna (3823 mètres), plus précisément dans la commune de Viagrande, qu’allait survenir un véritable coup de foudre avec les vins de Giuseppe Benanti. Et bien sûr avec ces cépages singuliers que sont le nerello mascalese, le nerello capuccio, ainsi qu’en blanc, le formidable carricante, tous les trois répertoriés en appellation Etna rosso et bianco.

À mon arrivée, scrutant l’horizon, je m’inquiétai tout de même des fumerolles devenues rapidement folles de fumées noir cendré se dégageant, au nord-ouest, du cône du cratère toujours en activité. Non c’è problema !, m’avait alors rassuré mon hôte, en me servant un blanc sec particulièrement salin à base de carricante élaboré en collaboration avec un jeune œnologue sicilien prometteur du nom de Salvo Foti.

La suite allait me confirmer qu’il se passait quelque chose d’unique, de véritablement singulier ici. Plus de 20 ans plus tard, force est d’admettre que ces mêmes vins de l’Etna ont acquis une réputation que Benanti, le père, bien que convaincu de leur énorme potentiel qualitatif, n’aurait même pas imaginée. Quel restaurant branché n’a-t-il pas d’ailleurs sur sa carte des vins de l’Etna en 2020 ? De quoi réjouir, mais aussi laisser songeur Salvo Foti de passage au Québec en février dernier. Avec un éclairage précieux sur le passé et… sur l’avenir.

De contrade en palmenti

« Les gens qui investissent actuellement dans l’Etna ne font pas nécessairement des vins de l’Etna, mais de la région environnante, avec cette impression qu’ils exploitent la montagne en omettant la notion de terroir qui s’y rattache », dira d’entrée de jeu l’œnologue Salvo Foti.

L’Etna n’est tout de même pas seulement qu’une carte postale, voire une marque de commerce florissante liée à son activité sismique constante, serait tenté d’ajouter Foti qui se désole de l’incompréhension de certains pour ces contrade et, à l’intérieur de ceux-ci, de ces palmenti liés historiquement, culturellement et humainement au territoire.

Pour mieux saisir l’enjeu, il faut s’élever à vol d’oiseau au-dessus du volcan. Là, telle une toile d’araignée subdivisant entre elles les communes ou villages répartis tout autour du cratère en question, apparaissent les contrade. La vigne, de même que les cerisiers, pommiers, noisetiers, pistachiers, citronniers et autres se partagent l’espace en fonction de biodiversités et de caractéristiques pédoclimatiques variées. Au cœur de ces contrade apparaissent les palmenti, chais historiquement constitués au cœur du vignoble, à même la pente des versants et ingénieusement creusés pour recevoir et traiter la vendange par simple gravité.

Ces palmenti historiques résument à eux seuls le passé etnéen. Terroirs (sur le plan biologique, climatique, géologique, géographique) et culture (qu’il s’agisse de traditions, de techniques, de savoir-faire viticole) se rencontrent ici pour créer des vins typiques et originaux, et ce, depuis 1434, alors que se fondait à Catane la Maestranza dei Vigneri, une association de vignerons prodiguant des conseils aux membres, telle la mise en place d’albarello (type de palissage en quinconce de vignes préphylloxériques avec une exposition solaire de 360 degrés) ou de terrasses (custeri) échafaudées à même les pierres sèches locales.

Cette association existe toujours aujourd’hui. Mais la réduction drastique du vignoble de 30 000 à 3500 hectares entre 1960 et 2000 dans la province de Catane, dont 50 % pour le seul vignoble de l’Etna (moins de 3000 ha) pose de nouveaux défis.

« Bon nombre de vignobles récemment plantés (40 % des 1000 hectares existants) ne le sont pas en harmonie avec l’environnement immédiat, sacrifiant les fameuses custeri en raison d’une mécanisation axée sur une production plus soutenue », m’apprenait Salvo Foti.

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Le petit port de Riposto, au pied de l’Etna, à l’est, en bordure de la mer Ionienne, voyait déjà partir 54,2 % de toute la production sicilienne de vin en 1835. Du vrac composé de rouges atramentaires capables de voyager en mer (et même, dit-on, de se bonifier) destiné au continent, à la France et aux Amériques, toujours preneurs en vins médecins améliorateurs.

Des quelque 25 000 hectares plantés autour de l’Etna en 1848, il n’en restait plus, comme nous l’avons cité dans la dernière chronique, que 3500 au tournant du millénaire. Cette réduction radicale n’est pas sans inquiéter l’œnologue Salvo Foti, qui met en relief plusieurs facteurs contribuant au déclin : rendement à l’hectare trop faible, manque de main-d’œuvre qualifiée au vignoble et coût de production plus élevé que dans le reste de l’île.

Ajoutez des subsides de l’Union européenne consacrés à l’arrachage de vieux vignobles (avec comme corollaire la disparition du patrimoine bâti, ces fameux palmenti), la plantation de cépages exogènes (chardonnay, cabernet, etc.) et la mécanisation au bulldozer pour niveler le tout (e basta ! Les custeri de pierres sèches faisant office de terrasses), en favorisant une production plus intensive, et vous avez là tous les ingrédients d’une mondialisation désincarnée en matière de territoire. Une situation dont font d’ailleurs les frais d’autres régions viticoles à la mode propices aux investisseurs de tout acabit.

Une démarche qualitative à la hausse

Comme le mentionnait la revue française LeRouge & LeBlanc dans son 135e numéro (dont je vous recommande l’abonnement en raison de la pertinence et de l’intégrité des propos diffusés), une nouvelle génération « d’estrangers du dehors » s’affaire depuis 2000 à remettre en lumière le meilleur des terroirs, qu’ils soient sur les versants nord, est ou sud du célèbre cratère. Les noms de Marco de Grazia (Terre Nere), d’Andrea Franchetti (Passopisciaro), de Michel Faro (Pietradolce), d’Anna Martens et d’Éric Narioo (Vino di Anna), ou encore de la star belge Franck Cornelissen sont déjà connus des amateurs. Avec raison d’ailleurs.

Ces vignerons « importés » doivent toutefois s’ajuster aux observations qui, depuis 2003, concernent les réchauffements climatiques. Chutes de neige nettement moins abondantes avec températures plus élevées ; étés plus courts avec fortes précipitations et humidité à la hausse, surtout en période critique septembre-octobre… Bref, cette nouvelle génération trace déjà le profil des vins de demain, avec plus d’une centaine d’hectares plantés chaque année à l’intérieur de contrade qui se justifient désormais plus sur le plan qualitatif que sur le plan administratif.

L’implantation de ces nouvelles maisons se concentre le plus souvent sur le versant nord de l’Etna, entre la commune de Randazzo, de Linguaglosa, de Castiglione di Sicilia, de Piedimonte Etneo avec débordement à l’est (l’historique Campos Aetneus), où le cépage carricante fait mouche autour de Milo. Grand potentiel qualitatif donc au nord pour les rouges avec parfois de vieilles vignes de nerello mascalese et de grenache (apporté par les Espagnols au XVe siècle) et à l’est, en pentes douces allant vers la mer, une mosaïque parcellaire qui, selon le célèbre œnologue Sante Cettolini, s’apparente à l’esprit des meilleurs climats bourguignons. Le grand nerello mascalese gagne d’ailleurs en profondeur et en complexité en bouteille, à l’image des meilleurs nebbiolos ou pinots noirs. Pour une fraction du prix. Du moins pour le moment.

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