Une empreinte de vin et de vie

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Je visite beaucoup moins les vignobles depuis quelques années. De la petite douzaine au programme annuellement au cours des trois dernières décennies, j’en suis aujourd’hui à deux, voire à trois par millésime. Pourquoi ? Essentiellement par souci de réduction de mon empreinte carbone. Vous me direz que le mal est fait et que mon rétropédalage dans les airs ne manque pas d’air, mais ce n’est pas une raison pour qu’un boomer — même OK ! — ne puisse se rallier à la génération de Greta Thunberg.

Reste qu’une étape au vignoble chez le vigneron, c’est quand même du bonbon. Avec cette impression de lieux qui s’enracinent longuement en soi, tels ces ceps taillés en gobelet ou Guyot simple racontant déjà le vin à boire. Puis il y a l’homme ou la femme des lieux, trop heureux de voir le visiteur arriver jusqu’à eux au moment où, baguette, verres et pipette à la main, ils nous font descendre à la cave pour mieux monter au paradis. J’aime ce contact, essentiel et humain, où se lient parfois des amitiés de longue date. Un peu comme cette visite chez votre boulanger ou votre boucher de quartier, survivants en sursis d’une déferlante Amazon aussi asociale qu’anonyme.

Comment compenser alors chez soi ces visites devenues raréfiées ? En se saisissant simplement de son verre de vin comme si c’était le dernier. Comme s’il résumait à lui seul toute l’histoire du vin, car oui, qu’il soit d’hier ou d’aujourd’hui, petit cru de rien du tout ou très grand cru de tout et de rien, ce philtre plusieurs fois millénaire écarquille à tout coup les yeux du cœur et de l’esprit. Son unicité le place déjà dans une catégorie à part. Avec tout le respect que j’ai pour la patate et le topinambour, rien de tel n’arrive tout de même, à ce qu’il me semble, à la cheville des tubercules en question !

Avec cette petite bouchée de siècle déjà entamé et à l’aube d’une nouvelle décennie, je vous invite à opter pour cette rencontre, un vin à la fois, comme vous le feriez d’un humain rencontré par hasard. Saisir en lui son humeur et ses vibrations intimes, ses ressources ou ses folies, sans préjugés sur ses origines, seulement pour ce qu’il est, hic et nunc. Puis, l’apprécier comme si vous vous en nourrissiez, comme ce dernier souffle qui un jour viendra prendre une dernière bouchée de nous. Mais au fait, à quelle heure on meurt ? Mais à l’heure de l’apéro, pardi !

Mes trois derniers millésimes

Depuis peu, je troque cette décroissance de mon empreinte carbone pour une croissance empreinte essentiellement de… l’essentiel. Ce fut le cas en 2017 avec le grand Olivier Humbrecht, maître incontestable des équilibres cépages terroirs en Alsace ; de l’ineffable Jean-Pierre Amoreau en 2018, vigneron au Château le Puy à Saint-Cibard dans les Côtes-de-Francs et, plus récemment en 2019, de l’attachante Brigitte Chevalier, une femme très exactement dans l’axe, aux quatre vents, au Domaine de Cébène à Faugères en Languedoc, là où le temps suspend son vol, dans une paix quasi monastique.

Qu’ont ces gens en commun ? Une vision du monde, mais surtout de leur microcosme qui les dépasse et dont ils font fructifier la matrice végétale pour mieux enrichir leur présent ; de cet instinct affûté nourri à même la liberté qui, comme chacun sait, n’est pas seulement qu’une marque de yogourt et enfin, des passeurs qui pérennisent et transmettent — depuis 1620 (Humbrecht), 1610 (Amoreau) et 2008 (Chevalier) — le langage unique d’un vignoble désormais soumis aux caprices d’imprévisibles changements climatiques.

Permettez que je vous laisse filer avec ces vers optimistes du clan Meyer (Céline, Odile et Isabelle) du domaine familial alsacien Josmeyer en vous souhaitant la santé avec, par et pour le vin en 2020…

« Garder intact

Le bruissement de la terre, la couleur du temps, l’éclat du raisin,

L’énergie du vivant, cette part d’inconnu, la précision et l’élan,

L’émotion d’un vin, tel un poème au vent. »

 

3 Janvier 2020

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